Petites Musiques de Trains — Épisode 10

Una misma clica

Temps couvert sur Chihuahua

Depuis le début, il y a ce nuage de violence qui plane. J'en entends parler, j'observe le comportement des gens, ça laisse la lumière allumée quand ça sort le soir, ça rigole quand j'annonce à minuit : "je vais rentrer à pied", ça met en garde sinon : "cuidate joel, ne marche pas seul dans les rues sombres de Chihuahua".

Peu à peu, je prends la mesure du nuage : en quatre semaines (déjà!), les anecdotes se sont accumulées. Jorge, à Creel, qui m'expliquait que la ville lui paraissait tranquille, trop tranquille… "Ici, il n'y a pas un mot plus haut que l'autre, les gens évitent les sorties ; la nuit, on entend des coups de feu, le jour, on voit les militaires qui patrouillent dans les rues. C'est dans l'air, la dernière fois, une voiture m'a suivi sans raison sur plusieurs kilomètres ; des histoires comme ça t'incitent à faire profil bas". Et un peu plus tard : "c'est depuis que le gouvernement a décidé de démanteler les cartels de drogue, mettre un coup de pied dans la fourmilière. Aujourd'hui, ce ne sont plus que des luttes de pouvoir pour reconquérir les territoires. Avant, ça se passait bien, il y avait un équilibre." Et à Chihuahua, soi-disant l'une des villes les plus dangereuses de Mexico - "mais tout est relatif" me dit Enrique, mon hôte journaliste, "va à Guatemala city", tu ne sors pas avec ton appareil-photo comme ça - la tension est palpable, "on vit avec la violence, ne pas rentrer à pied paraît normal, on est habitués". Et de renchérir en souriant, "regarde ce mur, tu vois ces tâches sombres, ce sont des tâches de sang - ("WHAT ?") - avant, c'était une maison de narco-trafiquant, il n'y a aucune fenêtre qui donne sur la rue et puis il y a ces clubs de golf qui trainent, c'est bizarre". Vérification scientifique dès le lendemain, sitôt Enrique parti au boulot, mon œil à deux centimètres du mur : "cabrons, je crois qu'il a raison, c'est bel et bien du sang".

La veille, devant la caméra, Oscar m'en avait raconté de belles aussi, des meurtres commis dans des bars, des règlements de comptes, des dommages collatéraux, d'innocentes victimes tuées, une des plus grandes "banda" du Mexique qui disparaît comme ça, assassinée. Il y a un mois, c'est encore arrivé, un meurtre soudain, un fait divers dans le journal et des musiciens qui font la grève pendant quelques jours, c'est que les patrons de bars ont peur d'engager les musiciens maintenant, les lieux nocturnes ferment plus tôt, les gens ont peur, tu vois.

Oui, je comprends mieux. Mais quand même je dis, il y a une contradiction, cette violence quotidienne contraste avec l'ouverture d'esprit des gens ; ici, les portes s'ouvrent facilement, le contact est super facile, je ne ressens pas cette peur dont vous me parlez tous ; ah Joel ! ça c'est parce que les Mexicains ont un grand cœur, on ne peut pas nous l'enlever ça, et puis, avec la peur au ventre, on ne fait plus rien, il faut continuer à vivre ou aller aux États-Unis.