Petites Musiques de Trains — Épisode 3

El coyote

El Fuerte / 31.05.12 / 21h12

Au début, il y a eu quelques hésitations. Difficile de braquer l'objectif de ma caméra à la face de parfaits inconnus. Quelques jours de tournage plus tard, tout va mieux, j'hésite déjà beaucoup moins. J'y vais franc du collier, j'interroge, j'assume en bloc : "Hola, soy un director de documental francès y estoy haciendo un documental sobre la musica mexicana, sabes donde se puede encontrar musicos por alli ?". Parfois, on me fait de drôles d’yeux, la caméra intimide, on dit "no sé no sé" un peu gêné, d'autres fois au contraire, la caméra fait lien, permet les rencontres.

Au port de Topolopambo, (love that name), elle m'épargne un pénible trajet en "camion" à la nuit tombée par exemple. Ce sont Enrique et José Manuel, interviewés plus tôt sur le ferry qui me déposeront devant le Burger King de Los Mochis. En trois heures, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Le temps d'échanger e-mails et Facebook pour valider cette nouvelle amitié, et c'est Natalie et Ramon qui prennent le relai. On se repasse le bébé Roël, les jeunes sont venus me chercher au fast-food. Premier "abrazo" muy grande avec Natalie, comme si je revenais au pays après un long séjour en Europe. La demoiselle a tout organisé. Je dormirai chez son ami Pancho pendant le temps que je resterai ici, j'aurai ma chambre et tout et tout. Et comme si ça n'était pas assez, l'ami Pancho en question m'annonce que sa soeur est chanteuse, qu'elle joue dans une des plus grosses "banda" de los Mochis. Je demande : "quand Panchito ?", il répond : "maintenant Roelito". "On y va ?" "On y va". Je m'harnache, banane, go go gadget à la caméra et c'est parti, je déboule à la fête, c'est un mariage, 17 musiciens sont sur scène, ils jouent de la grosse cumbia. C'est Real Republica et on comprend très vite que les musiciens ne sont pas là pour faire de la figuration.

Quelques heures de vidéos plus tard, deux jours qui comptent comme deux semaines, des embrassades, des promesses de se revoir partout dans le monde et me voilà enfin à bord du Chepe qui, je le sens, va vite devenir mon ami. El Fuerte, descente à gauche. Quelques tchac tchac encore, un peu de fumée à l'horizon et ça y est, le bruit des grillons, la gare est vide, je suis tout seul. Je tends l'oreille, voir si je n'entends pas l'harmonica de Charles Bronson dans "Il était une fois dans l'ouest". Mais non, rien. Si, José Felipe. Il travaille là, je le filme, on discute, "muy tranquilo el trabajo" il me dit. Il conseille aussi d'aller rencontrer les Capomos, un peuple "indigena" qui vit à l'écart d'El Fuerte, qui joue une musique particulière, très ancienne, muy antigua.

Mais d'abord l'hôtel, la siesta et la prise de contact avec le patron de l'hôtel, Felipe, que, décidément, je n'arriverai pas à cerner pendant tout mon séjour ici. Lui aussi organise tout, une rencontre avec un groupe local qui, finalement, n'aura pas grand-chose à dire, ainsi qu'un déplacement chez les Capomos. Son air chafouin m'indique qu'il ne s'agit que d'une question de temps avant qu'il ne vienne réclamer son dû. Mais non, il ne demande rien. J'hésite à donner de mon propre chef, soupèse mon portefeuille, me ravise : le large "pourboire" laissé aux indigenas plus tôt dans l'après-midi me refroidit un peu. De leur part, un peu d'arnaque, ce qu'il faut, c'est de bonne guerre, l'interview, la musique et la danse valaient le coup de toute façon. Bon, l'image est un poil surexposée, ok. Entre l'image caméra 1+ l'image caméra 2 + le son caméra 1 + le son caméra 2 + poser les questions + parler espagnol + sortir le papier à questions + ne pas s'emmêler les pinceaux avec le câble du casque + respirer + boire de l'eau, il fait chaud + regarder son interlocuteur dans les yeux pour faire genre on s'intéresse + anticiper la suite des événements, c'est vrai, parfois il y a des loupés techniques mais enfin, dans l'ensemble, je crois que ça va à peu près.

C’est ce que je me dis lorsque je synchronise et j'organise tous ces petits mondes numériques sur mon Mac, affalé sur le lit de ma chambre d'hôtel, sous le ventilateur accroché au plafond. Je me dis aussi que j'ai de la chance d'avoir rencontré tous ces personnages intéressants. Pourvu que ça dure hein, on ne sait pas, demain, c'est le vide encore, et il faudra le remplir.

Que te vaya bien amigo,

Roël.


Allez, porno pour tout le monde !

On est à El Fuerte et les bars ne courent pas les rues. En face de mon hôtel, il y a un bar, una cantina plus précisément. Si on se fie aux niveau de décibels, il y a l'air d'avoir de l'ambiance. La devanture est austère, en brique, ce qui pourrait dissuader les jeunes touristes dans mon genre, mais allez, expérience, expérience, un, dos, tres, je me lance, je pousse la grosse natte souple qui fait paravent.

Ce n'est qu'à l'intérieur que je comprends que je me suis trompé de lieu : ce n'est pas le petit bar populaire auquel je m'attendais. Deux téléviseurs perchés diffusent joyeusement un bon vieux porno des familles (choucroutes et franges sur le devant, débuts de Canal +, pour les amateurs). Oui, un petit porno entre amis que les clients regardent d'un oeil distrait d'ailleurs, depuis le temps, ça ne leur fait plus rien sans doute. Je fais celui pour qui tout ceci paraît complètement normal (dans ma tête : "ils diffusent un porno nom de Dieu, un POR-NO") et cours me réfugier au comptoir, vite, une bière s'il vous plaît. Je bois, j'attends les regards. Et qui c'est ce gringo qui vient s'encanailler ? Mais rien. Je passe aussi inaperçu que le porno et ça me va bien. J'essaye de m'intégrer, je fais genre je viens souvent, je sirote ma Tecate en l'enserrant négligemment, à deux doigts, l'air détaché surtout, vider mon regard, comme mes collègues assis aux tables alentours, si seuls.

J'observe. Sur ma droite, des posters affligeants, un singe éméché habillé en cow-boy qui essaye d'avoir l'air classe, "los borrachos somos gente elegante", une publicité pour Tecate, une bombe sexuelle qui fait de la randonnée, qui sue, qui a besoin d'un rafraîchissement, pourquoi pas une Tecate, tiens. Sous l'un des téléviseurs, un groupe de filles, probablement de joie, mais c'est difficile à dire, elles sont en jean, elles n'aguichent pas grand monde, elles rigolent bruyamment de leur côté. Les hommes, eux, boivent, crachent au sol, fument des clopes. L'un d'entre eux fait une muraille de dominos. D'autres le regardent, miroir de solitudes, misère humaine, quand tu nous tiens.

Mouvement rapide de tennis, j'évite de justesse le rendu de bière d'un client qui tombe presque, se rétablit, part sans dire au revoir, sans payer mais suis-je bête, il a son ardoise ici, évidemment. Allez, dernières gorgées et je sors d'ici mais voilà que non, que je suis obligé de rester, obligation professionnelle, un groupe de musique vient de rentrer, chapeau-santiags, accordéon-guitare, chant à deux voix. Ils entonnent quelques chansons d'amour (en fond, LE PORNO, rappel) pour un homme triste et bourré qui se met à chanter avec eux.

Cette fois j'y vais, j'ai vu ce que j'ai voulu voir, et non, pas d'interview du groupe, je ne me sens pas de les aborder là, tout de suite, sortir la caméra et tout le tralala, je vais me rentrer, oui, c'est bien ça, on se rentre Roelito, dodo.