Petites Musiques de Trains — Épisode 5

El alimento del alma

Batopilas / 07.06.12 / 8h06

Il y a beaucoup d'improvisation. Il faut sentir les coups. Je filme d'abord sans grande conviction, des gens, des situations, certains musiciens, j'erre un peu, caméra à la main, dans un nouveau village, une nouvelle ville. C'est flou, je vais à tâtons, je suis les conseils des patrons d'hôtels, des couchsurfers, j'interviewe, j'enregistre, j'ai peur de rater quelque chose. Ma route m'emmène vers des musiciens qui jouent faux, qui restent silencieux devant la caméra, répondent à mes questions par "si" ou par "no", vers un pasteur qui joue du Jésus soporifique à la guitare, des essais, des brouillons, ici et là. Généralement, je sais tout de suite que je ne garderai rien. Et puis, à un moment, l'horizon se dégage, le point se fait, un personnage se détache et je sais que c'est ça que je suis venu chercher.

À Bahuichivo, je m'arrête sur Pablo qui me chante du José Alfredo Jimenez de bon matin, après s'être envoyé un petit remontant. À Creel, sur Renaldo, charpentier-musicien, qui joue de la musique "ranchero" et qui aime le classique, et alors. Il a construit la maison de mes rêves, un ranchito rustique tout en bois, de superbes chalets pour toute sa famille, à gros coups de Beethoven et de Mozart dans les oreilles. Il y a Juan aussi, qui ne joue de rien, mais qui vit a Coyachique, un pueblocito perdu dans la barranca, à sept heures de marches de Batopilas, ses 1500 habitants, sa radio, ses mangues qui tombent sur les toits, son pont tout neuf et son café-internet. Juan, c'est Jonathan en vrai, il est américain, marié avec une Raramuri dont il a aussi épousé les terres. Il parle cette langue folle couramment, me détaille sa vie ici, je filme, je filme, ce sera pour un autre sujet sans doute. Pas de musique à Coyachique en tous cas, il faudra revenir vendredi, Patrocinio Lopez, le violoniste que j'étais venu voir est parti dans la sierra chercher du bois pour les violons qu'il construit. Impossible de le prévenir de ma visite au préalable, la radio du village est cassée depuis deux jours, isolement total, internet, le téléphone, tout ça, on oublie. Soit. Il faut revenir, je reviendrai, c'est le privilège d'avoir du temps.

Le lendemain donc, c'est expédition. Cette fois, ce n'est pas la jeep des médecins itinérants qui me hisse là-haut. C'est à pattes que je crapahute. Sac sur le dos. Bus à cinq heures du matin, trois heures de marche, interview du fameux Patrocinio - petite célébrité locale - nuit à Coyachique et redescente nocturne jusqu'au Rio pour ne pas rater le bus du lendemain, à cinq heures lui aussi. Il me dépose à Creel six ou sept heures plus tard. La "route"pour parvenir jusque là, c'est coton coton, 127 kilomètres de caillasse à travers les montagnes, au bord du vide, je vous raconterai ça plus tard, à lui seul, le trajet mérite son message.

Et le 10 juin, enfin, direction Cauhtémoc, près de trois semaines ici, l'occasion de premières impressions déjà, quelques rares moments de solitude, quelques découragements (Que fais-je ? Ou vais-je ?), mais dans l'ensemble, mon projet me prend autant d'énergie qu'il ne m'en donne. Les Mexicains me facilitent la tâche. Ouverts, respectueux, sympathiques. Par contre, il faudra qu'on m'explique pourquoi la moitié de la population porte des t-shirts "Aéropostale". Bon, sinon, je me suis quand même acheté un schlass, des fois qu'un moustachu mal intentionné s'approche un peu trop de mes 400 gigas de video, ja ja ja, era un chiste, c'est pour manger des fruits, pour pouvoir les éplucher, les tacos. Les burritos, je le confesse, je commence à avoir fait le tour. Mon aliment préféré de toute façon, ça reste le Coca. Bien frais. Pas trop de Corona dans ses contrées perdues.

Besos.

Roelito.