Petites Musiques de Trains — Épisode 9

¡ Qué importa !

Dans le Chepe, entre Cuauthémoc et Chihuahua / 17.06.12 / 21h20

Il fait nuit. Réveil en avance, un peu avant l'alarme du téléphone. Il est 3h28. La famille dort. Je me lève en silence, je dis adieu dans ma tête aux huit corps qui dorment dans la spacieuse et longue cage suspendue, sur la terrasse, à flanc de montagne. Lampe torche au front, dernier transfert liquide, bassine d'eau-bouteille 50cl, je bois quelques gorgées sans hésiter, cette eau que les "chabochi" ("ceux qui ont des poils" en langue raramuri) s'interdisent de boire normalement mais que j'ai ingurgité sans problème ("gracias a Dios") pendant mon séjour ici, à Coyachique, chez Patrocinio et ses douze enfants. Il est apparu qu'une bouche de plus à nourrir, finalement, ça ne changeait pas grand-chose.

Le sac est lourd mais la descente, de la rigolade, comparée à la montée effectuée quatre jours plus tôt, au moment d'apprendre que la route pour revenir à Creel était "temporairement" fermée pour cause de travaux. Et sait-on quand est-ce qu'elle va réouvrir ? "Quien sabe… lunes… tal vez…" ; "no te preocupes Roel, ven, mira los satelitos y los estrellas conmigo…." ; mais allez, c'est lundi et je tente ma chance en espérant pouvoir attraper l'hypothétique "camion" de 5h00.

Il est 4h30 quand j'atteins la route de terre. Nuit noire, grillons, douce solitude. Une première voiture qui ne s'arrête pas. Une deuxième, qui s'arrête parce que je me mets en travers de la route. Je t'emmène ? Je t'emmène… ça y est, peu à peu, on avale les lacets à mesure que le jour engloutit la nuit, on grimpe, on s'extrait, six jours au fin fond de la sierra tout de même, quelques kilomètres encore, un bus finalement, pour revenir jusqu'à Creel, puis une nuit réparatrice, quelques enregistrements avec Renaldo, tu reviens quand tu veux, tu es ici chez toi Roel, et puis avec JP aussi, un américain, ancien alcoolique, qui transporte sa guitare comme moi ma caméra, pour rencontrer les gens ; recording session sur le quai du Chepe et puis ça y est, je pars.

Cuauthémoc, trois heures plus tard, une volée de sensations dès mon arrivée, Aaron qui m'accueille, sourire, feeling immédiat, avec lui, je suis à la maison. Quinze minutes plus tard, assis sur une chaise, j'assiste à une réunion dans un gymnase, ventilateurs, tables posés en rectangle, présentation del Francés à l'assemblée, trente personnes qui essaient d'organiser un marathon à Cuauthémoc en faveur d'enfants à problèmes cérébraux. Je sens la sueur, j'ai envie d'une douche et il y a de la poussière orange sur mon sac à dos. J'observe d'un œil fatigué. Je ne le sais pas encore mais ici, c'est mon nouveau bureau. "Tu verras, tu pourras rencontrer du monde" m'avait dit Aaron sur le quai de la gare. Et vrai de vrai, en cinq jours, beaucoup de travail et des amitiés façonnées à travers la caméra, Alma, Oliver, Freddy, Naser, et Aaron, bien sûr, mon chauffeur personnel et amigo, "tu eres como mi hermano" il me dit un soir.

Un peu de famille, un peu de confort, je ne crache pas dessus, ça requinque, une bonne lessive, des serviettes roulées et parfumées dans la salle de bain, du foot à la télé, un samedi soir comme à Paname (où est-ce qu'on va après 2h du mat ??) et puis ça y est, c'est déjà passé, voilà que je reprends le Chepe, que je quitte tout ce petit monde direction Chihuahua et me rends compte que j'ai accumulé les rencontres et les émotions mine de rien, avec la bonne excuse de ce projet musical ; je prends conscience tout doucement, je jette un oeil dans le rétro déjà, un poil de nostalgie, oui, ces gens si proches aujourd'hui qui, demain, seront si loin.

Allez, Chihuahua dans quelques minutes, on aura tout le temps de se souvenir, on avance, les contrôleurs me serrent la pince maintenant, on me reconnaît, on m'appelle par mon prénom, como estas Roel, mon cinquième voyage à bord du Chepe après tout, enfin, la reconnaissance, il était temps.

Besos à todos.